Heartland et rimland
Définition et enjeu
Deux thèses s'affrontent sur une même question : quel espace commande la domination du monde ? Pour Halford Mackinder, c'est le cœur continental de l'Eurasie, hors d'atteinte des flottes. Pour Nicholas Spykman, c'est au contraire la couronne de terres bordières qui l'entoure, parce qu'elle concentre les hommes, les richesses et les accès à la mer.
Le débat n'a rien d'académique. Il oppose deux manières de concevoir la puissance : par la maîtrise des profondeurs continentales ou par le contrôle des marges et des accès. Toute la stratégie américaine de la guerre froide découle de la seconde option, et une part des raisonnements russes et chinois contemporains de la première. Un candidat qui manie ces deux notions dispose d'une grille immédiatement applicable à l'Ukraine, à la mer de Chine méridionale comme au Sahel.
Auteurs et références
Mackinder, géographe britannique, expose sa thèse en 1904 devant la Royal Geographical Society, dans une communication sur le pivot géographique de l'histoire. Son intuition naît d'une inquiétude : le chemin de fer donne enfin aux puissances continentales une mobilité comparable à celle que la mer offrait aux puissances maritimes, ce qui menace la supériorité britannique. Il reprend et durcit son analyse en 1919 dans Democratic Ideals and Reality, avec la formule en cascade liant le contrôle de l'Europe orientale, celui du heartland, puis celui du monde.
Spykman, universitaire américain d'origine néerlandaise, lui répond pendant la Seconde Guerre mondiale, dans America's Strategy in World Politics en 1942 puis dans The Geography of the Peace, publié en 1944 après sa mort. Il retourne l'argument : l'histoire montre que les affrontements décisifs se déroulent sur les marges, et non dans les steppes centrales. Il en tire une prescription pour son pays : empêcher qu'une puissance unique ne domine cette couronne.
Alfred Mahan, en amont, avait fondé en 1890 l'analyse de la puissance maritime, et Zbigniew Brzezinski en prolongera l'esprit en 1997 en décrivant l'Eurasie comme l'échiquier de la primauté américaine.
Repères
- 1890 : Mahan publie son étude sur l'influence de la puissance maritime dans l'histoire.
- 1904 : communication de Mackinder sur le pivot géographique.
- 1919 : Democratic Ideals and Reality, formulation définitive du heartland.
- 1942-1944 : Spykman formule le rimland.
- 1947 : la doctrine américaine d'endiguement épouse la logique du rimland, par un chapelet d'alliances sur les marges eurasiatiques, sans que Kennan ne s'en réclame explicitement.
- 1997 : Brzezinski et l'Eurasie comme échiquier.
Lecture africaine
Ni Mackinder ni Spykman ne s'intéressent sérieusement à l'Afrique : elle n'apparaît chez eux que comme périphérie du croissant extérieur, réservoir de ressources plus qu'acteur. Ce silence est en soi une information sur la manière dont la discipline s'est construite.
La logique du rimland conserve pourtant une valeur analytique forte sur le continent, à condition de la transposer. Le golfe de Guinée et la façade de la mer Rouge fonctionnent comme des marges stratégiques : ce sont des interfaces entre un intérieur continental et des routes maritimes mondiales, et c'est précisément pour cela qu'elles concentrent bases militaires étrangères, accords de sûreté et présence navale. La densité des implantations à Djibouti illustre littéralement une compétition de rimland. Symétriquement, le Sahel présente les caractéristiques d'une profondeur continentale : difficultés d'accès, faible densité, coût élevé de tout dispositif durable — autant de contraintes que les puissances extérieures y ont éprouvées.
Piège de jury
L'erreur la plus fréquente consiste à attribuer l'endiguement au heartland. Le heartland décrit l'objet à contenir ; le rimland décrit la méthode pour le faire. Confondre les deux signale une connaissance de seconde main.
Deuxième piège, plus subtil : citer Mackinder comme s'il énonçait une loi permanente de la géopolitique. C'est une thèse datée, formulée dans le contexte précis de l'essor ferroviaire et de l'angoisse britannique, et déjà relativisée par l'aviation puis par le missile balistique. Un bon candidat mobilise ces notions comme des grilles de lecture historiquement situées, jamais comme des vérités atemporelles.