La naissance de la géopolitique
Définition et enjeu
La géopolitique naît à la charnière des XIXe et XXe siècles, au moment où l'Europe achève le partage du monde et où la compétition entre puissances se pense en termes d'espace. Elle prétend établir un lien de causalité entre les données géographiques d'un État et sa conduite politique. Cette ambition initiale, fortement déterministe, est aujourd'hui abandonnée, mais elle explique la charge sulfureuse qui a longtemps pesé sur le mot.
L'enjeu, pour un candidat, est de ne jamais confondre la discipline dans son acception contemporaine avec sa matrice originelle. Employer le terme sans savoir d'où il vient conduit à des raisonnements naïvement déterministes, que tout jury sanctionne.
Auteurs et références
Friedrich Ratzel pose les fondations sans employer le mot. Sa Géographie politique, publiée en 1897, décrit l'État comme un organisme qui naît, croît et décline avec l'espace qu'il occupe, sous l'influence du darwinisme social alors dominant. Il forge à cette occasion la notion d'espace vital, le Lebensraum, qui liera durablement vitalité d'un peuple et extension territoriale — une association que Haushofer radicalisera plus tard et que le national-socialisme captera à son compte.
Le terme lui-même apparaît en 1899 sous la plume du Suédois Rudolf Kjellén, juriste et parlementaire, dans une réflexion sur les frontières de son pays. Kjellén systématise la conception organiciste et découpe l'étude de l'État en cinq registres, dont la géopolitique n'est qu'un. À la Geopolitik, qui traite du rapport de l'État à son espace, il ajoute la Kratopolitik, consacrée au gouvernement et à l'organisation constitutionnelle du pouvoir, la Demopolitik, portant sur le rapport de l'État à sa population, l'Oekopolitik, qui étudie ses ressources économiques, et la Sociopolitik, qui analyse sa structure sociale. Cette systématisation explique pourquoi le terme, à sa naissance, désigne une science globale de l'État plutôt que la discipline resserrée que le mot recouvre aujourd'hui.
Karl Haushofer, général allemand devenu géographe, popularise la discipline dans l'Allemagne de l'entre-deux-guerres. Il fonde en 1924 la Zeitschrift für Geopolitik et développe la théorie des pan-régions : quatre grands ensembles orientés Nord-Sud, associant chacun un cœur industriel à une périphérie de ressources — pan-Amérique, pan-Europe élargie à l'Afrique, pan-Russie et pan-Asie. Ses thèses seront captées par le national-socialisme, ce qui vaudra à la discipline un discrédit durable après 1945, le mot lui-même devenant suspect dans le monde académique occidental pendant près de trois décennies.
Cette éclipse n'est pas un simple effet de mode intellectuelle : elle traduit un rejet moral autant que scientifique d'un vocabulaire compromis par son usage sous le Troisième Reich. La réhabilitation intervient dans les années 1970 sous des formes différentes selon les traditions nationales. En France, elle passe par la fondation de la revue Hérodote par Yves Lacoste en 1976, dans une démarche explicitement critique du déterminisme allemand. Cette double généalogie, allemande dans son origine et française dans sa refondation, explique pourquoi un même mot peut aujourd'hui désigner des méthodes d'analyse aussi différentes.
Repères
- 1897 : Ratzel, Géographie politique, État organique et Lebensraum.
- 1899 : Kjellén forge le terme Geopolitik.
- 1904 : Mackinder ouvre la voie anglo-saxonne.
- 1924 : fondation de la Zeitschrift für Geopolitik.
- 1945-1970 : éclipse du terme dans le monde académique occidental.
- 1976 : Lacoste amorce la réhabilitation française.
Lecture africaine
La géopolitique naît exactement au moment du partage de l'Afrique, et ce n'est pas une coïncidence. La conférence de Berlin s'achève en 1885, douze ans avant l'ouvrage de Ratzel. La discipline se constitue comme discours savant d'une Europe qui se répartit un continent, et l'Afrique n'y figure jamais comme sujet, seulement comme espace disponible.
Ce constat a une portée méthodologique directe : les catégories fondatrices de la discipline ont été forgées pour penser la puissance européenne, non pour analyser des États africains contemporains. Les mobiliser suppose de les adapter explicitement, et un candidat qui le fait sciemment se distingue de celui qui les applique mécaniquement. La théorie des pan-régions de Haushofer illustre bien cette limite : elle traite l'Afrique comme simple périphérie de ressources rattachée à l'Europe, jamais comme espace doté d'une dynamique propre.
Piège de jury
Attribuer à Ratzel la paternité du mot, ou à Kjellén celle de la théorie organiciste. La répartition exacte est : Ratzel pour l'idée, Kjellén pour le terme, Haushofer pour la diffusion.
Second piège : présenter la géopolitique comme une science neutre. Elle est née comme discours de justification de l'expansion, et sa réhabilitation dans les années 1970 s'est précisément faite au prix d'une rupture avec le déterminisme. Signaler cette rupture est attendu.